Théophile
 

Qui est Théophile?

George poussa un dernier soupir et reposa enfin sa tête, épuisée. Malgré les pleurs du nouveau-né, elle ne tarda pas à s'endormir. Émile recueillit le petit dans ses bras, et le déposa à côté de sa mère, où il se calma rapidement. Ils formaient enfin une famille, mais il était peu probable qu'un autre enfant naisse un jour : l'accouchement avait été long et dur...

Le lendemain, George, allaitant son bébé, était assise dans le canapé, à côté d’Émile, qui feuilletait un livre. Il s'agissait d'un beau livre relié de cuir et dont le titre doré indiquait "Recueil d’Oeuvres de Célèbres Auteurs Français du XIXème Siècle". Émile s'intéressait plus aux prénoms des auteurs qu'à ce qu'ils avaient écrit : c'était devenu une tradition chez eux de reprendre le patronyme d'anciens auteurs pour se nommer. Son prénom reprenait celui de Zola, tandis que sa compagne s'était entichée de celui de Sand : de toute manière, étant la seule femme à être présente dans le recueil, elle s'en était contentée. Le nouveau-né hérita du prénom Théophile, alors qu'il avait poussé un "Ga!" quand Émile avait cité Gautier.

6 ans avaient passé. Théophile était devenu un charmant petit ange blond, espiègle et débrouillard, initié à l'étude de la nature par Émile. La vie était tranquille, dans cette petite maison en pleine campagne de Wallonie ayant survécu au cataclysme, située à quelque kilomètres de la frontière Franco-Belge : pas de famine, pas de conflit inter-ethnique, pas de monstres. Un vrai paradis. Arriva le jour où Émile rentra de sa traditionnelle cueillette, non pas avec un panier plein de fruits et légumes, mais en tenant par la main un petit garçon, de l'âge de Théophile. Il était aussi brun que Théophile était blond et aussi noir que Théophile était blanc. Apparemment, ses parents l'avaient abandonné dans la forêt car ils ne parvenaient plus à se nourrir.

3 ans passèrent. Le petit nouveau avait hérité du prénom Arthur qui avait été emprunté à Rimbaud. Il avait une curieuse manie, celle de ne porter que des sandales : pour une raison inconnue, il refusait de porter des chaussures. Théophile et lui étaient devenus comme des frères, car le garçonnet n'avait pas hésité à partager ses parents et sa maison avec son frère adoptif. En retour, Arthur lui avait appris à parler un curieux dialecte. Un beau jour, Théophile et Arthur allèrent jouer pendant plusieurs heures dans la forêt bordant la maison. En rentrant à la maison, Arthur s'aperçut qu'il avait perdu une de ses sandales : Théophile le laissa rentrer, puis fit demi-tour à toutes jambes pour aller récupérer la sandale de son frère, sans s'apercevoir qu'il avait fait tomber sa boussole dans sa précipitation...

Théophile ne retrouva jamais la sandale, ni son chemin. Il erra pendant une semaine dans la forêt, en larmes. Il finit par en sortir, mais se retrouva dans un territoire totalement inconnu, où passait une grande route surélevée. Théophile eut l'espoir un peu candide que cette route le mènerait jusqu'à chez lui, et c'est pourquoi il y grimpa pour la suivre. De longs jours plus tard, il fut bloqué : l'autoroute s'était effondrée. Il en descendit, puis déambula un peu en hasard, avant de se retrouver devant un curieux bâtiment entouré de murailles. Ses habitants étaient tout aussi curieux : ils avaient des yeux colorés! Sa curiosité le poussa à entrer dans le bâtiment... et il la paya cher. Il fut emprisonné pendant plusieurs jours dans le Tripot du Compas, l'avant-poste des Fondateurs cherchant à contrôler Villeneuve-d'Ascq, mais fut relâché après qu'un certain Anoxar Kry lui eut coupé le majeur de la main gauche...

Théophile resta caché dans un buisson près du Compas pendant plusieurs jours, totalement désespéré : comment avait-il pu passer d'un endroit radieux où il disposait d'une famille qui l'aimait... à un endroit pareil! Mais son calvaire finit par se terminer lorsqu'il entendit un soir un "Pour Dha!" qui le réveilla en sursaut. Il s'approcha d'une curieuse silhouette près du buisson et se présenta à lui. Il s'agissait d'un homme noir aux cheveux bruns, qui comme Théophile avait des yeux gris. Le souvenir encore présent de son frère Arthur lui fit faire un assez curieux amalgame : c'est ainsi que le redoutable Sengal devint... l'adorable "Tonton Sandale".

Un "Tonton Sandale" qui, par ailleurs, était Nashen et prit immédiatement Théophile sous son aile : il lui enseigna le contenu du Livre de l’Éveil, lui apprit à ne pas mentir et à se montrer calme et respectueux, et le poussa à s'intégrer dans la Brèche. Ce fut d'abord assez difficile, mais Théophile fit des efforts, tant et si bien que les responsables de l'avant-poste finirent par l'autoriser à pénétrer dans toutes les maisons et à ouvrir la grande porte.

Théophile menait donc une vie heureuse avec Sengal à la Brèche. Il avait abandonné l'idée de retrouver un jour sa famille. Il compensa ce manque en reliant la cause Nashen, en développant ses connaissances sur les plantes et en se constituant un herbier.

 
Sengal
[Les Gris Forestiers]
 

Re: Qui est Théophile?

C'était une mauvaise nuit pour Sylvain Black.
Que lui était-il arrivé ? Bonne question. Mais en tous cas, il tremblait comme une feuille et semblait bien incertain sur quoi faire, errant entre le Compas et le terrain de Stéto, dénué d'insigne. Mais comme une situation merdique arrive rarement seule, dans Vedasq...


- Sylvain Black. Prépare-toi à mourir, Maharlaksen.

Sengal jubilait. Enfin, il recroisait son adversaire de toujours ! Et il semblait en si mauvaise posture que malgré la proximité des hauts murs du poste avancé ennemi, le Chasseur se paya le luxe de le provoquer avant même d'engager le combat. Leur dernier duel avait été passionnant et très disputé, et, bien que c'était un peu déraisonnable de sa part, il avait hâte de remettre ça. L'Emnu ne s'en était tiré que de justesse, fuyant au dernier moment face au Nashen qui dut également se replier, plutôt que de traîner au nord dans un sale état. Mais cette fois, c'était la bonne ! Plus déchappatoire, l'heure de la purification avait sonné !

Sengal dégaina alors son sabre et... manqua de peu d'entailler un petit garçon qui s'était extirpé d'un buisson, juste à côté de lui.
Maigre, habits déchirés, pieds nus, main gauche mutilée et couverte de sang séché, peau marquée de coups... Et yeux gris apeurés.
Sengal retint son geste, sabre baissé. Il observa l'enfant qui semblait perdu. Puis le tremblotant Sylvain. Puis l'enfant. Puis Sylvain. Puis l'enfant. Et encore Sylvain.
Hésitant.
Sauver l’Éveillé, ou profiter de la situation de faiblesse de son adversaire habituel ? Il fallait choisir. C'était l'un ou l'autre.

L'enfant comprit avec un peu de retard que les deux hommes comptaient faire usage de violence. Il lâcha un petit :
"Euh..." et prit ses jambes à son cou, partant encore plus vers le nord.

Sengal l'observa du coin de l’œil, restant face à Sylvain, toujours aux aguets, des fois qu'il tenterait un quelconque coup tordu de dernier recours. C'était tout à fait le genre de l'Emnu, alors autant être prudent. Le Nashen s'en voulut un peu d'abandonner ainsi l'enfant, mais... Mais c'était la nuit, sa nuit, sa chasse, son adversaire, voire même, n'ayons pas peur des mots, son rival, son rival à lui, et, mince quoi, on ne pouvait même plus purifier tranquille, c'était quand même pas possible cette guerre, et il était un chasseur, pas une nourrice, et...

Un cri de douleur provint du nord, achevant de torturer la conscience du Chasseur. Aucun doute, c'était la voix de l'enfant. Et il était en difficulté.
Sengal émit un indistinct grognement de dépit, et... recula face à son rival affaibli. Il attendit d'être à une bonne quinzaine de mètres pour faire volte-face et courir dans la direction du cri.
Sylvain en profita pour survivre... Encore.

Le Chasseur découvrit l'enfant, armé d'un vieux panneau en métal rouillé, qui essayait de frapper... un Fondateur que Sengal reconnut comme étant Anoxar, dit le Tortionnaire. Le garçon criait tout en combattant, sa voix enfantine parfaitement audible dans la nuit.


- C'est lui ! C'est lui qui m'a fait mal !

Sengal observa quelques instants la férocité du jeune enfant, presque bluffé. Il ne se débrouillait pas si mal que ça dans son duel. Son ennemi lui était cependant clairement supérieur. Posément, le Chasseur prit place en hauteur, sur une petite butte, récupéra plusieurs de ses flèches qu'il planta au sol, devant lui, pile à portée de main. Il en encocha une autre... banda son arc... visa le dos d'Anoxar... et tira, enchaînant plus rapidement et plus fluidement que jamais grâce à cette configuration optimale pour un archer. Anoxar ne l'avait pas repéré, hélas pour lui. Il s'effondra à terre, bientôt rejoint par un autre Maharlaksen sorti d'un des HLM tout proche, qui espérait, à tort, s'en prendre lui aussi à l'enfant.

Sengal, satisfait par sa performance, passa son arc à l'épaule et récupéra son sabre. Il s'approcha d'Anoxar à terre.


- Torturer un enfant, hum ?

L'enfant en question observait son adversaire à terre, comme perplexe. Peut-être n'avait-il pas repéré l'aide de Sengal et croyait-il l'avoir vaincu seul ? Ou peut-être était-il simplement sous le choc, après tous ces événements.
Sengal planta la pointe de sa lame dans la cuisse d'Anoxar, et la fit pivoter, l'observant depuis sous son masque avec un grand mépris. Le hurlement de douleur du Fondateur porta sans doute jusqu'au Compas... ça allait donner l'alerte, et le Chasseur était un peu trop seul, cette nuit-là, pour envisager de résister ou de tendre une embuscade. Laissant agoniser le Tortionnaire, il reprit la parole :


- Viens, petit, rentrons en sécurité.

Il rengaina son sabre et tendit la main vers l'enfant qui... n'était plus là. A la vue du geste violent de Sengal, terrifié et dégoûté, il avait - à nouveau - pris ses jambes à son cou.
Sengal le repéra quelques dizaines de mètres plus loin, disparaissant dans la nuit...


- Mais... a... attends ! Pas par là, tu vas vers le Compas ! Mais... n... t... rah !

Copieusement injurié par les deux Fondateurs se tordant de douleur à terre, le Chasseur poursuivit l'enfant qui l'esquivait comme une anguille et... fut contraint d'utiliser un plaquage en règle pour l'immobiliser. Il l'empoigna de force, se mangeant quelques petits coups de poings, de pieds et de tête au cours du processus, et parvint enfin à se replier vers le sud. L'enfant se calma progressivement, et Sengal put le porter de manière moins inconfortable pour lui.

- On va à la Brèche. Ne t'en fais pas. Tout va bien, maintenant. Là-bas, il n'y a que des Nashen...

Le Gris pensait pouvoir le calmer, mais visiblement, au Compas, on avait raconté certains mensonges à l'enfant...

- Des Nashen ? On va chez les méchants ?! Noooon !

Sengal se mangea quelques beignes supplémentaires du garçon qui se débattait comme un beau diable, mais tint bon, courant toujours plein sud. Il eut la pensée fugace que si son Capitaine Alpharius avait assisté à la scène, il aurait, de dépit et de honte, réassigné son Érudit aux Bienfaiteurs.
Enfin arrivés à la Brèche, Sengal fit s'assoir l'enfant dans l'herbe, s'installant à ses côtés, prenant bien soin de tenir fermement sa main pour qu'il ne s'éloigne pas. Échangeant quelques paroles, il put enfin apprendre enfin son nom : Théophile. Alors qu'il essayait d'apaiser ses craintes, arriva la Chamane Mariam, qui se levait toujours courageusement avant l'aube.


- Bonjour Sengal. Tout va bien ?

Sengal s'inclina très respectueusement vers la Femme, joignant les mains en signe de prière, et... Théophile en profita pour - eh oui, encore - prendre ses jambes à son cou.

- Oui, ô Chamane. Je vous présente ce jeune garçon, Théophile, qui était prisonnier au Comp... Euh... Théophile ? Mais... Reviens !

Course-poursuite dans la Brèche. Théophile courait, bondissait, grimpait, rampait, s'esquivait, encore et encore, et Sengal, épuisé par sa longue nuit de services aux Ombres, eut besoin de cinq bonnes minutes pour enfin le plaquer à nouveau au sol. Ce qui n'empêcha pas Théophile de ruer tant et plus.
Mariam, souriante comme toujours, et très calme comme toujours, s'approcha du duo mal assorti.


- Je vois que vous avez la situation bien en main et que tout est sous contrôle, Sengal. Je vous confie notre jeune Frère ?
- ... Bien, ô Chamane.

Comme si Sengal aurait pu refuser l'ordre d'une Chamane, même un ordre aussi délicatement tourné que ceux de Mariam. Elle était terriblement forte pour ça.

Après plusieurs autres crises de panique et quelques déboires supplémentaires, le Chasseur-nounou, sans jamais céder à l'énervement, parvint à emmener Théophile en sécurité dans une maison de l'avant-poste. Il l'aida à se laver, se changer, le déposa dans un lit, et lui soigna sa main mutilée et ses nombreux hématomes grâce à des plantes savamment sélectionnées. Les Fondateurs n'y étaient pas allés de main morte avec lui. L'enfant accepta alors, ENFIN, de s'apaiser. Ou peut-être était-il juste complètement à bout d'énergie. En tous cas, il s'endormit comme une masse, ronflant au point de faire fuir des molosses. Et Sengal le veilla.

Le temps passa. L'enfant blessé retrouva la santé, devint Nashen à part entière, et adopta le Chasseur comme oncle sans même prendre la peine de se concerter avec lui au préalable. Le Gris n'en prit pas ombrage. Il lui enseigna l’Éveil, les bonnes manières, et vérifia qu'il s'intégrait bien à la Brèche. Loin de le surprotéger, tout de même : Théophile apprit rapidement à se débrouiller, seul, dehors, et à développer lui-même ses expertises.

La rencontre s'était déroulée l'automne dernier, et pourtant, Sengal s'en souvenait encore comme si c'était hier.
Après tout, il l'avait dit à Théophile :
"Je suis fier de toi, tu sais ?"
Et Théophile avait répondu à son tonton qu'il était fier de lui aussi.

 





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