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He he he, me voici, me voilà.
Vous m'attendiez depuis longtemps je le sais, et j'apporte avec moi une surprise, les résultats de mon second grand concours ! J'avais confié la tâche à mes honorables stagiaires de vous départager, mais suite à divers prétextes plus ou moins fallacieux (l'un a même prétendu ne plus pouvoir lire depuis qu'il s'était fait manger les yeux par un poulet bicéphale!) ils n'ont pas réussi à choisir les finalistes... J'ai donc décidé de les choisir moi-même, et encore une fois vous êtes tous excellents, bien qu'encore loin de mon honorable niveau.
Trois gagnants ont été choisis, et voici donc l'honorable prix envié par tous, une publication dans mon journal !
Texte numéro 1 : Marianne, alias Maranne
Marianne déboulait la pente rocheuse sans se soucier du vide, à deux pas. La chute n'était pas envisageable. Il faisait presque nuit, et le chemin étroit exigeait qu'on ne s'en écarte pas, sous peine d'une sanction immédiate : La mort, trois cents mètres plus bas. Mais elle ne chuta pas. Elle connaissait les moindres méandres aigus, les moindres chicanes traîtresses, du chemin qui menait à sa planque. Sa grotte.
Au bout d'une demi-heure, elle fut tout en bas, à peine essoufflée. L'habitude de marcher et courir sur un sol inégal lui avait forgé des jambes robustes. Des jambes d'homme. Elle hésita avant de choisir sa direction, puis, opta pour l'est. Elle aurait pu choisir le nord, mais il y avait plus de chance pour qu'elle y croise des inouts. Si déjà, elle n'appréciait guère leur compagnie peu joviale le jour, il valait mieux éviter de croiser leur chemin la nuit.
C’est plus loin, qu’elle dévia vers le nord. Plus au nord, sans qu'elle le sache encore, l'attendait une réponse. Plus au nord, elle avait rendez-vous avec son destin. Elle se demanda s'il serait bien là…
Et il le fut. C'était un mioche qu'elle connaissait. Il lui avait donné rendez-vous dans cette zone rocheuse, à l'écart des chemins les plus empruntés. La seule chose qu'il lui avait dite, c'était de l'attendre ici, cette nuit. D'après lui, il aurait quelque chose d'important à lui révéler. C'est tout ce qu'elle savait.
L'attente ne fut pas trop longue : Vingt minutes s'étaient écoulées lorsqu'elle entendit un craquement. Réfugiée derrière une des roches volumineuses, elle guetta l'origine du bruit, en serrant les mains sur son arc. Son geste contracta ses bras, qui révélaient une musculature légèrement supérieure à la moyenne… Pour une femme de sa corpulence, du moins.
C'était bien lui ; il s'avançait à découvert. En fait, ce n'était pas un mioche, mais trois. Son acolyte de gauche devait avoir à peine dix ans. Quant à son acolyte de droite, il avait les joues crasseuses. Lorsqu'elle se montra, le plus grand se contenta d'un « salut » neutre ; les autres gardèrent le silence.
« Tu voulais me dire quoi ? Demanda-t-elle au plus âgé, d'une voix plus masculine qu'elle n'était supposée l'être.
Il ne se fit pas prier plus longtemps pour lui répondre :
« Ca y est… On l'a retrouvé, mec ! On l'a retrouvé ! - Pas si vite ! Vous avez retrouvé quoi ?! - On l'a retrouvé… On est tombé dessus par hasard... - Mais quoi ça ?! »
Le mioche, qui ne devait pas être loin des treize printemps, ne montrait pas de signes visibles d'excitation, mais semblait pourtant ne pas vouloir écouter Marianne. Il était parti sur sa lancée.
« Celui qui a tué ta mère… On l'a vu ! Il se trouve aux Pâtis ! Je l'ai suivi toute la journée… C'est bien lui ! Il correspond à ta description… »
Il s'arrêta net, en voyant que Marianne s'était assise, visiblement troublée. Elle qui n'avait pas cessé de le rechercher en vain… Et maintenant… Maintenant, on lui révélait qu'elle n'était plus très loin de son objectif. Un objectif vieux de dix ans. Le jeune homme n'avait pas prix de gants, et il fallait reconnaître que l'info était brutale.
Après un moment de silence respectueux, le jeune homme reprit :
« Si tu veux, on peut le faire à ta place… - Ouais ! On peut lui faire la peau ! Reprit gaiement son compagnon aux joues crasseuses. On lui coupera la tête, puis le zizi, puis on t'offrira ses couilles, pour que tu te fasses un collier avec… !! - Calme-toi, Joshua ! Je veux pas qu'on nous repère ici… »
Marianne garda le silence, malgré l'excitation des mioches. Il lui fallut encore quelques longues minutes avant de pouvoir ouvrir la bouche, devant des enfants étrangement compréhensifs.
« Non… Je vais m'en charger. Dites-moi simplement comment je peux le trouver. »
Aux Pâtis ! Comme avait dit le plus grand. Il lui indiqua la maison et le moment auquel elle aurait plus de chance de tomber dessus. Puis ce fut tout… Avant de prendre congé, il l'interrogea :
« C'est quoi, ce que tu as au poignet ? - Crois-moi, vaut mieux pas que tu saches… »
Elle lui tourna le dos, s'éloignant déjà.
« Eh ! Maranne… »
Elle se retourna.
« Quoi ? - Le monde est mioche… Il ponctua sa phrase par un clin d'œil. - Petit con. »
Mais elle osa un sourire discret, avant de circuler une nouvelle fois sous la lune blafarde, et les cris inhospitaliers, au loin, d'animaux qu'elle ne tenait pas à rencontrer. A un moment, elle eut l'impression que ces cris étaient ceux d'un humain.
*****
Marianne… Maranne… Quelle importance ? L'important était qu'ils ne connaissent jamais sa véritable identité : Pour eux et pour tout le monde, elle resterait Maranne, un jeune homme de vingt ans, à la recherche de l'homme qui a tué sa mère.
Elle longea la bordure d'un campement abandonné. A l'intérieur, s'y trouvait sa deuxième planque, quand elle rechignait à remonter dans sa grotte.
Pour toujours, elle serait Maranne… Elle ne connaît que trop bien le prix à payer pour n'être qu'une simple fille. Elle connaît le prix de la confiance.
Elle avait osé se confier un jour au père Guorde, qui l'avait gracieusement hébergé -elle, ainsi que d'autres égarés- dans son église, aménagée en une sorte de dortoir, peu de temps après le cataclysme. A défaut d'y trouver de la nourriture à foison, on bénéficiait au moins d'un toit pour la nuit ; on n'était pas seul.
Guorde mettait un point d'honneur à converser avec tout le monde. Il avait institué ce qu'il appelait le confessionnal, vieille tradition, d'après ses dires, qui existait bien avant la naissance de Marianne, celle de ses parents, ou de ses grands-parents, et bien avant encore.
Marianne appréciait le caractère bonhomme du père Guorde, la chaleur de ses propos. Elle se sentait soulagée d'un poids lorsqu'elle se confiait au cours d'un de ces entretiens privés, destinés à se débarrasser de ce qui pesait lourd dans son cœur, sans être jugée.
Elle se permit dans la confidence de révéler son véritable sexe. Comme à son habitude, il garda le silence.
« C'est sous le secret de la confession, mon enfant. »
Hélas, ce secret ne dura qu'un temps : Lorsque l'église fut attaquée par des bandits de passage, alors qu'elle se trouvait seule, en compagnie de quelques garçons de son âge, ainsi que du père Guorde.
« Donne-nous n'importe quoi, sinon on t'égorge comme un cochon… Tu sais ce que c'est un cochon ?!?! » Menaça le chef de groupe, de la folie dans les yeux.
« Je… Ecoutez… Il y a ici une jeune fille… Ecoutez… Prenez-là… Je suis sûr qu'elle saura vous satisfaire… »
Une fois dénoncée, Marianne n'eut pas le temps de s'enfuir. Elle ne réussit pas non plus à se débattre, alors que les bandits lui firent subir le même sort qu’à sa mère, seize années plus tôt… La seule différence fut qu'elle ne tomba pas enceinte.
Sur le seuil de sa cabane sur pilotis, elle contemplait un cloporte, bien trop loin pour qu'il soit dangereux. Bien trop bas.
Personne ne saura pourquoi elle s'est volontairement mutilé le poignet, le jour où le père Guorde l'a trahis, mais lui apprit, par la même façon, que faire confiance à quelqu'un est un obstacle à la survie.
*****
Elle ouvrit les yeux. Ses pupilles se rétractèrent sous la lumière naissante du jour. Elle se redressa sur sa couchette, émergeant d'un mauvais souvenir : Certaines nuits, il lui arrivait encore de revivre dans sa tête certains moments marquants de son enfance.
Cette fois, ce fut Nishka, la femme de Glabert. Ils avaient une trentaine d'année ; Marianne n'était encore qu'une gamine.
Elles étaient restés, sa mère et elle, dans ce petit immeuble, déserté par la plupart des habitants. Parmi ceux qui n'étaient pas encore partis : Nishka et Glabert.
Sa mère avait décidé de se battre, avec la petite poignée de voisins encore présents, qui ne prêtaient pas attention à leurs yeux gris, et leur peau couleur de terre. Malgré les efforts fournis par tout le monde, la réserve de nourriture restait quasiment vide, au point de rendre la situation alarmante et désespérante.
Marianne assista à un drame lorsque Nishka tomba enceinte, et, plus précisément, le jour de l'accouchement.
Cette nuit, elle revit encore le frêle corps du bébé, raidit, en train de griller dans les flammes, Nishka répétant tout bas des mots incompréhensibles, le regard perdu sur ses propres souffrances. Marianne n'était restée qu'un témoin muet, mais, malgré son jeune âge, avait compris néanmoins ce qu'il était advenue de la progéniture du couple, jetée au feu comme n'importe quelle viande.
Quelques semaines plus tard, le père avait disparu, laissant une femme seule, folle, et morte à l'intérieur, errant dans les couloirs déserts de l'immeuble comme une marche-peur.
Marianne s'est toujours demandée si sa maman aurait pu les convaincre de garder le bébé. Peut-être que sa présence réconfortante les aurait rendus plus fort qu'ils ne l'eussent cru.
Elle se leva et, à l'aide d'un peu d'eau de pluie recueillie dans une bassine, fit une rapide toilette. A l'entrée de sa cabane, observant le ciel, elle estima qu'il était l'heure.
Comment ne pas penser à sa mère ? Elle, qui lui avait toujours enseigné la bonté de l'homme. Aurait-elle pu sauver Nishka et Glabert ? Et les autres aussi ! Tous ceux qu'elle avait vu abandonner la course effrénée pour la survie. Les pendus, rencontrés au hasard d'une fouille, ses cousines, qu'on aurait retrouvé -selon des rumeurs- dans une baignoire, ensemble, les veines tailladées…
Sa mère répétait que tout le monde était des victimes… Jusqu'à ce qu'elle le devienne elle-même, une nouvelle fois.
Il était temps de quitter les lieux. Ce bâtiment dans lequel Marianne avait été élevé. Petit à petit, la ville devenait fantomatique. Les rôdeurs de tout poil commençaient à squatter certaines maisons. Sa mère avait rassemblé le peu d'affaires qu'il leur restait, le tout tenant dans une petite remorque.
Pour l'occasion, elle lui avait coupé également les cheveux, et s'était débarrassé de ses vieilles robes.
« Mais maman, j'aime bien mes cheveux longs ! Pleurnicha-t-elle. - Là où nous allons, c'est encore plus dangereux qu'ici… A partir d'aujourd'hui, je ne suis plus ta mère, et tu ne t'appelles plus Marianne… »
Alors qu'elles avaient presque atteint la sortie de la ville fantôme, cinq hommes masqués s'échappèrent des dernières ruines alentour pour leur barrer la route. Tous les cinq, habillés de noir. L'un d'eux leur fit face :
« Eh les mutants… Vous allez où comme ça ? - On… On part vers le nord… » Répondit sa mère, d'une voix mal assurée… - Fais voir ce que tu transportes. »
Elle releva la vieille bâche qui protégeait le contenu de la remorque. Avide, il examina l'intérieur. Le butin ne paraissait pas très prospère, mais ça lui convenait. Il releva la tête, regarda une dernière fois l’homme -ou ce qui semblait être un homme- aux yeux gris, et le gifla d'un revers sec de la main. Aussitôt, l'instinct protecteur de sa mère prit le relais :
« Cours !! » Ordonna-t-elle à sa fille…
Marianne obéit. L'un des hommes s'élança pour la poursuivre, mais il fut stoppé par un de ses compagnons d'arme, la main sur sa poitrine.
« Laisse… On s'en occupera plus tard… »
Le reste, la jeune Turne aurait préféré l'oublier : Réfugiée dans les ruines, à distance raisonnable, elle put contempler le spectacle terrifiant de loin, sans qu'ils prêtent la moindre attention à elle.
La violence de leurs coups et l'agressivité de leurs mots n'ont jamais pu altérer l'altruisme déraisonnable de sa mère. Avant qu'ils ne repartent avec leur butin -c'est-à-dire le contenu de la remorque-, celui qui semblait mener la troupe sanglante, pris d'un accès de confiance, retira son masque. Il invectiva Marianne, au loin :
« Cache-toi… ! Cache-toi vite, sale mutant !! On reviendra te chercher… »
Mais elle ne les a jamais revus. Si le visage n'avait rien d'exceptionnel, ça ne l'empêcha pas de le garder gravé dans sa mémoire.
Elle laissa traîner un nuage de fumée en piétinant le sable de la plaine, et maudit son manque de discrétion. Elle ne croisa pas grand monde, hormis quelques neutres inoffensifs. Le mioche en était sûr ! C'était lui ! Il faut reconnaître que tout concordait : En fouillant dans ses affaires, il avait retrouvé des habits noirs similaires, un blouson en cuir, des bottes, tout aussi noires… Et puis, il était barbu aussi, comme l'homme dont elle avait mémorisé le visage. Ce n'était peut-être qu'une coïncidence, mais elle devait vérifier.
Dans un dernier soupir, les derniers mots de sa mère furent :
« Pardonne-leur… »
Penchée sur le corps inerte et ensanglanté, la petite Marianne, nouvellement devenu un garçon, avait pleuré sa maman. Elle n'avait pas osé sortir de sa cachette tout de suite, mais ça faisait plus d'une heure que les cinq hommes étaient repartis. Ils avaient tout pris dans leurs sacs, laissant la remorque à sa place.
La petite fille grimpa dessus et se pencha pour regarder à l'intérieur. En réalité, les cinq hommes n'avaient pas tout volé : Il restait un vieux pantalon usé, et, caché en-dessous, le petit livre de sa mère, dans lequel elle avait rédigé tout ce qu'elle a vécu. Son journal intime.
Elle était là, devant une vieille bâtisse en ruine. Il était à l'intérieur. Il suffisait d'écouter à la porte pour entendre que ça remuait. Elle n'avait pas de plan d'action ; aucune stratégie. Pour ce jour, elle s'était fixée un seul et unique objectif : Vérifier les propos, entendus dans la nuit, par la bouche d'un jeune garçon.
S'il sortait, elle le suivrait. Alors, elle patienta. Aujourd'hui, elle avait tout son temps. Elle s'offrit une gorgée de sa gourde.
Il faut croire qu'il n'avait pas prévu de rester enfermé toute la journée, car il sortit. Elle le voyait assez nettement. Il n'avait pas beaucoup changé ; il portait toujours sa barbe.
Tout un flot d'émotion la submergea brusquement. Aurait-elle pu la sauver… ? Et lui, était-ce une victime, lui aussi ?! L'assassin de sa propre mère… ?! Existe-t-il quelqu'un pour le sauver ?
Il n'y avait que deux réactions possibles, à présent : Soit, elle laissait la peur l'envahir et lui couper les jambes, jusqu'à ce que l'homme s'en aille pour de bon, soit, elle se ressaisissait.
Il lui fallut plusieurs années, avant de lire en entier le journal. Même si sa mère lui avait inculqué les bases essentielles, la petite Marianne n'avait pas développé un fort penchant pour la lecture et l'écriture. A sa décharge, il n'y avait plus grand-chose à se mettre sous les yeux, dans le coin. Malgré cela, il y avait également le fait qu'elle n'osât pas violer les pensées intimes de celle qui lui avait donné la vie.
Pourtant, quand elle prit la décision d'en ouvrir les pages, le monde lui apparut sous un jour nouveau. Un monde où elle découvrit la vérité sur son père. De lui, elle ne se souvenait que de ses bras qui l’entouraient tendrement, quand il la portait sur ses genoux. Mais ce que racontait sa mère via ses écrits était inédit !
Elle y révélait comment elle avait été kidnappée un jour, par un homme sadique, qui l'avait séquestrée et violée… Donnant naissance à une petite fille. Elle y détailla également le soir où il l'avait battu presque à mort avec une ceinture, alors qu'il avait trop bu… Comment il l'avait réduit à n'être qu'un animal à ses yeux.
Pourtant, il avait toujours pris soin de Marianne. Après avoir brossé un portrait effrayant de son père, sa mère poursuivait sur la façon dont il lui avait sauvé la vie, alors qu'elle n'était âgée que de cinq ans, à peine : Alors qu'on croyait qu'ils avaient tous disparu, elle s'était fait attaquer par un chien mutant, ivre de rage. C'est son père qui s'était interposé juste à temps.
Sa mère lui avait toujours dit qu'il était mort de maladie… Elle avait omis de préciser que c'était suite à une profonde morsure qu'il avait commencé à ressentir les premiers symptômes.
Elle prit conscience de ce qui venait de se produire sous ses yeux. Impuissante, elle se réfugia où elle put, en attendant que le molosse s'éloigne. Il gronda une dernière fois.
L'homme s'était fait surprendre par la bête. Visiblement, il ne connaissait pas ce coin : Au lieu de poursuivre en ligne droite, où il aurait pu grimper à un arbre, il avait couru droit en direction d'une fosse ! Il s’était retrouvé rapidement au bord d'un vide infranchissable.
Du haut de son arbre, elle pu le voir paniquer, avant que le molosse le rejoigne. Pris au piège, il bascula an arrière, sous l'attaque puissante de la bête.
Elle avança prudemment, à l'endroit où il était tombé. Plus elle avançait, plus elle entendait un souffle haletant, accompagné de râles. Elle n'était plus qu'à quelques pas du rebord…
Elle se pencha, après son tout dernier pas : L'homme se tenait agrippé, un bras tendu au-dessus de sa tête, utilisant ses dernières forces pour se maintenir en suspension. Il ne tiendrait pas longtemps, ses doigts repliés sur la roche, tant bien que mal. Une seconde… Peut-être deux… Il soufflait… Elle le tenait.
« Qui pourrait donc le sauver… ? »
Alors elle se coucha sur le sol, afin de lui saisir l'avant-bras :
« Attends… Je vais t'aider… »
*****
On ignore ce qui s'est réellement passé, ensuite. On sait uniquement qu'après l'avoir quitté, l'homme était toujours en vie, et en pleine santé, malgré quelques blessures, souvenirs d'un molosse.
Il n'a jamais raconté à personne cette rencontre avec une jeune Turne, gardant pour lui seul sa honte d'avoir été sauvé par une dégénérée. Il n'a jamais compris pourquoi il n'avait pas eu le courage de la tuer. Et jamais il ne comprendra pourquoi, avant qu'elle s'en aille, elle lui a dit : « Je te pardonne. »
Aujourd'hui, en 2087, Marianne, alias Maranne, sillonne toujours Vedasq.
Texte numéro 2 : Comment être ingénue en 2088
La pointe du tesson de bouteille s’enfonça dans le poignet droit, entaillant la chair, les veines, les artères, les tendons, s’enfonçant d’un demi-centimètre, traçant un cercle tremblant et sanglant autour de l’articulation. La jeune fille, âgée de seize ou dix-sept ans, suivait l’ébauche d’une ecchymose, tâche douloureuse aux délicates couleurs pastel, bleues, jaunes, vertes et roses, bordée de traces de dents. Elle avait les yeux fixés sur le sang qui coulait sur le verre lisse, et on pouvait se demander comment elle arrivait à tracer cette forme presque parfaite, aveuglée qu’elle était par des larmes de souffrance. On aurait dit … On aurait dit qu’elle n’avait pas besoin de voir pour se scarifier ainsi, comme si elle marquait autre chose que son corps … Et c’était vrai. Elle traçait et enfermait sa naïveté dans ce bracelet sanglant, marque d’infamie et rappel à la méfiance. À la fois une protection, et un poids ; comme ces vêtements d’homme puants et lourds qu’elle portait, comme ces bandes qui enserraient sa poitrine. En marquant son corps, elle bardait son esprit de protection. Pour que jamais plus, elle ne doive supporter une telle trahison, un tel supplice moral. Voir ainsi sa confiance, bafouée, piétinée … Non, jamais plus. Quand elle eut fini, l’emnue jeta le morceau de verre par terre. Elle passa un chiffon imbibé d’alcool sur la marque, la banda, glissa son poignet dans un gant, se redressa. Pendant un bref moment, un feu éclaira son visage, révélant deux yeux marron, dans lequel brillait une douceur rare dans un monde post-apocalyptique. Elle les masqua rapidement avec des lunettes. Et elle fit de même avec un foulard pour son visage. Elle réajusta son sac sur son dos, sortit de la maison, et se remit à marcher.
D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours erré ainsi. Dans ma mémoire la plus lointaine, la plus floue aussi, j’ai toujours eu ma mère à mes côtés. Mais elle m’a affirmée qu’il fut un temps où nous n’étions pas seules, un temps où il y avait mon père avec nous. Mon père, ce salaud. Mon père, ce repenti. Dans un monde violent comme celui d’aujourd’hui, il n’est pas rare de voir, et parfois de subir, des actes qui pourraient faire perdre espoir quant à la bonté de l’être humain. Cannibalisme, viol, meurtre gratuit, suicide. Je suis l’enfant d’un viol. Je le sais depuis que j’ai huit ans. Avec ma mère, on campait près d’un avant-poste fondateur. Nous n’étions pas les seuls vagabonds, et les soldats du soleil nous avaient laissé une tente à l’extérieur du camp pour un peu d’eau. Ma mère veillait, quand les cris survinrent, d’une tente comme la nôtre, allouée à une femme et son fils. J’avais échangé un sourire avec le garçon, pendant le dîner. La femme criait, protestait, les soldats riaient. Puis les coups, les gémissements les soupirs rauques des mâles, et toujours ces cris d’impuissance qui me vrillaient les oreilles et me donnaient envie de vomir. Ma mère avait placé une main sur ma bouche, m’étouffant presque contre elle. Elle me murmura à l’oreille, de sa voix éraillée, presque masculine : « Quand le deuxième soldat s’y met, tu attrapes ton sac, je soulève la toile du fond de la tente, et on court. Le plus vite et le plus loin possible. ». À l’aube, enfin, nous nous sommes arrêtés. Je m’assis contre elle, elle m’enlaça, et nous avons pleuré ; de peur, d’angoisse, de soulagement aussi. Puis nous avons prié. Pour cette femme, pour son fils, pour ces soldats, et pour nous, aussi. J’avais peur, j’avais pitié pour cette femme, maltraitée. J’aurais eu envie de réagir, pour l’aider, mais comment ? Nous n’étions qu’une femme et une gamine vagabondes, habillées en hommes, sans forces, sans richesse. Nous aurions risqué notre peau. Je regardais la trame du tissu du pantalon de ma mère, la tête posée sur ses cuisses. En comptant les différentes taches sur ses cuisses, je lui expliquais mes doutes. La peur que j’avais, pour moi, pour elle, pour cette femme. L’inquiétude que je ressentais quant à l’avenir du garçon. Mon chagrin, aussi.
Elle me raconta tout, alors. Comment elle, ma mère, jeune solitaire, s’était faite surprendre par une bande d’hommes agressifs, qui l’avait assommée, attachée et entrainée dans une vieille maison. Comment le chef l’avait entrainé de force dans une petite pièce, sans fenêtre, avec une grosse porte en fer. Puis la nuit qui avait suivi, violente, traumatisante même ; il l’avait contrainte, et elle, jeune fille, même pas femme encore, être fragile et pur, avait eu beau résister, crier, elle n’avait rien pu changer ; et les autres bandits qui criaient à travers la porte, réclamant leur « part du butin », la terrorisait. Le matin, lorsqu’elle s’était réveillée, le chef l’avait regardée, et il lui avait tendu une clef, avec dans son regard … comme un éclat de honte, comme une excuse, presque. « Tu fermes derrière moi et tu attends demain pour sortir, que nous soyons loin. Je ne te livrerai pas aux autres. ». Elle était tombée enceinte. Il l’avait retrouvée, par hasard, après le cataclysme, assumant cette enfant, moi. Il affirmait avoir changé, qu’il réalisait le mal qu’il avait fait. Ils avaient fui. Sa troupe l’avait rattrapé. Il s’était sacrifié pour que ma mère puisse s’échapper, avec moi dans les bras. Elle avait gardé son sac, ses armes et ses vêtements de bandit. Depuis, nous nous travestissions, avec les habits de mon père. De loin, nous faisions illusion. Les cheveux coupés courts, le visage barbouillé, dissimulant toutes traces de féminité. Parlant peu. Evitant le contact d’autres groupes de survivants. Pour nous protéger de ce qui était arrivée à cette pauvre femme, et avant cela, de ce qui était arrivée à ma mère, de ce qui était arrivée à des milliers d’autres femmes, contraintes comme elle. Parce qu’une femme intimide moins qu’un homme. Et je pense aussi, parce que ma mère avait finalement pardonné à mon père, et s’était attaché à lui … Comme si porter ces vêtements le faisait vivre encore à côté de nous, comme si cela donnait du poids à son repentir. Parce que, même si l’Homme était naturellement bon, et que c’était le cadre dans lequel il grandissait et vivait qui souillait son cœur, il fallait toujours se méfier. On ne savait jamais ce que quelqu’un avait vécu ou fait avant qu’on le rencontre. On ne savait jamais quel mensonge on pouvait inventer. Mais, plutôt que d’affronter ces hommes perdus, il fallait les éviter, les plaindre, et prier pour qu’ils se repentent, comme mon père. Ils étaient comme ça à cause des nombreuses souffrances qu’ils avaient enduré dans leur vie. Mieux valait avoir pitié d’eux. Prévenir les ennuis et se fondre dans la masse. Ma mère me répétait cela. Et cette fois-là, après l’avant-poste, j’entrevis toute la profondeur dans ces paroles. Ce fut la dernière fois que l’on s’approcha d’un camp de faction. Et après ça, jamais plus nous n’enlevâmes nos vêtements d’homme. Elle jeta ma robe rouge derrière un camion, et sa belle robe blanche avec.
En y repensant, le réflexe que nous avons eu, celui de prier, après notre fuite, me semble … Idiot ? Non, plutôt absurde. Comme si un improbable dieu, dans ce monde de merde, avait quelque chose à faire de nous, misérables insectes, soit disant créés à son image. Ces croyances ne valent pas mieux que celles des Nashen, qui se croient les « élus » du cataclysme, ou que les idéaux des Fondus, se pensant dernier rempart, derniers gardiens de la Tek, et des traces de l’Avant. Puis, pourquoi choisir UNE cause ? Pourquoi s’enfermer dans une idéologie s’apparentant à un bourrage de crâne sans queue ni tête ? Je me rappelle de ma mère, me montrant un paysage de ruines, de cadavres, m’affirmant que naturellement, l’Homme est bon, et que la dureté de la vie le pervertit. Mais qu’il reste en chaque homme, même la pire pourriture, une once de bonté qui peut parfois rejaillir. C’était pour elle la raison qui la poussait à avoir pitié de n’importe qui. Je crois que la repentance de mon père avait réaffirmé sa foi, manque de pot ce n’était pas mon cas. Pourtant, il m’arrive de penser qu’il serait juste qu’untel ait plus de chance … Ou alors que bidule devrait être plaint, car c’est à cause des malheurs de sa vie qu’il est si dangereux de le côtoyer. Je me souviens, il y a à peine un an, de cette gamine Nashen, affamée, qui me menaçait d’un bâton pointu, me promettant la mort, si je ne lui donnais pas à manger. A la question « Pourquoi me menaces-tu moi, qui ne suis pas armée ? » elle avait répondu : « Parce que tu es une Emnue, fourbe et sournoise, à peine digne d’attention. ». Une telle rage dans un regard si jeune m’avait désarçonné. Un enfant avec un regard si dur, si désespéré … J’étais triste qu’elle eut été catapulté dans cette guerre si tôt, petite fille sans innocence ni naïveté.
Petite fille … « Leur chair est la plus tendre … » … On dit, on dit que la faim force les gens à des choses affreuses. Et c’est vrai. La faim, cette douleur qui rappelle qu’on est encore en vie, mais que nos forces s’amenuisent. Cette faiblesse dans les mouvements, ce champ de vision qui s’amenuise, cette sorte de petite mort, en réalité. Qui pousse à aimer la vie, à s’y accrocher, quitte à en prendre une autre pour cela … On dit que quelqu’un qui meurt de faim s’endort doucement. J’avais douze ans. Je voyais cette petite Turne blonde, amaigrie, affaiblie, à peine plus jeune que moi … Et puis, j’ai vu ses yeux gris perle se fermer, sa tête basculer vers l’avant, son petit corps se recroqueviller … Alors, entre les doigts des mains de ma mère, qui m’avait serré contre elle quand nous nous étions couchés, j’ai vu cette silhouette, ces yeux rougis par la fatigue, cette faim animale qui brûlait au fond de pupilles dilatés … La branche d’arbre qui se lève, retombe. Le choc sourd de l’os sur le bois, le craquement du crâne. A ce moment, ma mère me serra plus fort contre elle, me faisant gémir de douleur. Elle a rabattu la couverture sur nos deux têtes, me calant contre elle, dans un îlot de douceur et de paix si illusoire. Quand elle m’a relâché, au matin, le groupe de turnes auquel appartenait la fillette mangeait … de la viande. Il y avait … Des rognons, qui marinaient dans une soupière, enfin, une espèce de lavabo bouché ; des os étranges sur le sol, entassés … et un étrange sac rouge, de la taille d’une tête, d’où goutait un liquide rouge foncé et poisseux, près d’une branche brisée et d’un sabre émoussée. Et une affreuse odeur de chair brûlée dans l’air. Nous sommes vite parties.
Ce n’est que quelques années après que j’ai réalisé ce qui s’était passé. La violence de cet acte, la folie dans les yeux de cet homme … Mais aussi le désespoir de ce meurtre. Prendre la vie d’un autre pour survivre. Dernière extrémité de la survie. Après ça il n’y a que la mort. La mort … C’était les derniers mois que je passais avec ma mère. Il y avait cet homme, seul, assis sur le bord de la route, devant un énorme bûcher. Il s’approche de nous, désarmé, les mains écartées, nous demande un briquet ou une allumette. Sa femme et ses deux filles sont mortes, lors d’une attaque de la faction adverse. Ma mère le regarde : « La vie continue. ». Il ne répond rien. Elle lui donne le briquet, m’attrape par le bras, me tire, fait de grandes enjambées. « Ne restons pas ici. ». Le bois sec et l’essence s’enflamment. Par-dessus mon épaule j’aperçois un grand panache de fumée noire. Un homme, celui à qui ma mère a donné le briquet, est posté sur un bâtiment juste au-dessus du tas de bois. Il pousse un grand cri, je vois sa silhouette tombé dans le vide. Ma mère à ce moment-là se met à courir, m’entraînant avec elle. Le cri de désespoir devient hurlement de douleur. Ce jour-là j’ai compris le vrai sens du mot « désespéré ».
Ma mère est morte durant l’hiver suivant, une nuit de gel. Je me suis retrouvée seule, à un peu plus de quinze ans. J’ai erré, puis j’ai rencontré une fille. Qui s’habillait en fille. Je lui ai fait confiance, peut-être trop vite. J’avais cru trouver en elle ma première amie, voire plus. Nous avons partagé des moments sublimes, nous échangions des promesses. Elle m’a trahie. Elle est rentrée une nuit, s’est serrée contre moi, sur notre lit. A endormie ma confiance. Je n’ai pas entendu celui qui montait les escaliers, qui m’a assommé. J’ai repris connaissance le lendemain, notre planque était vide, j’avais tout perdu. J’avais seulement la marque de ses dents sur mon poignet, dernier souvenir d’elle, de ces premières fois, puis de ma bêtise aussi. Je m’étais laissée avoir comme une gamine. J’étais une gamine. Il était temps que ça change. J’avais attrapé un tesson de bouteille …
Le monde s’étale devant elle depuis l’autoroute A25. Si paisible, si … lointain aussi. Une femme, la vingtaine passée, passe et repasse ses doigts sur une cicatrice ronde à l’intérieur du poignet. Elle repense à sa vie. Aux rencontres qu’elle a pu faire. A ses déceptions, à ses rêves aussi. « Ça semble impossible que le monde soit si beau, et l’homme méchant par nature … Oui, vraiment, c’est l’âpreté de la vie qui instille la folie dans l’esprit des hommes. Pauvres créatures que nous sommes … si fragiles, si éphémères. Si facile à duper … J’en suis la preuve parfaite, oh oui. Mais nous sommes tous à plaindre. Personne n’est épargné par la vie. Nous sommes tous des êtres faibles dignes de pitié. Nous sommes tous aliénés par une méfiance qui est notre plus grande force de survie … Et qui que nous soyons, cela n’a aucune importance. Car un jour ou l’autre, on meurt. A moins que quelque chose ne nous sorte de là ? ».
Texte numéro 3 : Le texte sans titre
Là où les enfants du même âge apprenaient à se cacher, à fuir, à se déplacer sans faire de bruit, à reconnaître les choses comestibles, que ce soit dans les plantes, champignons et insectes, ou dans les intriguant liquides et objets divers abandonnés par les hommes d’Avant. Là où les enfants les moins chanceux (ou peut être l’inverse) apprenaient à s’organiser en groupe pour tromper les adultes les moins méfiants, apprenaient à voler, à se battre, et devaient parfois… tuer pour un peu de bouffe. Là ou des gosses crevaient, déchiquetés par des marche peurs, bouffés vivants par des inouts, réduits en esclavage par des négriers, saignés comme des bêtes sur l’autel de telle ou telle foi contre nature ayant vu le jour après la Grande Chute, ou encore torturés de manière cruelle pour le plaisir sadique d’hommes dégénérés, là ou des enfants tombaient comme des mouches, victimes d’échos des grandes pandémies de l’Avant, Marianne eu une enfance exceptionnellement agréable.
Elle a eu la chance de naître 2 ans après la Chute, dans « l’hôpital » de fortune d’un ex-vétérinaire, aux précieuses compétences médicales, neutre dans la folie de la guerre pseudo-idéologique des factions, et par conséquent, de ne pas être victime de la plus grande cause de mortalité infantile : les conditions d’hygiène du lieu d’accouchement.
Elevée par ses deux parents biologiques, chose peu commune en cette époque ou rares sont ceux qui ont un membre de leur famille encore en vie, elle fût l’accomplissement d’une volonté de procréer, mue par l’instinct archaïque de préservation de l’espèce, et par ce besoin propre aux survivants de se sentir encore en vie, encore humains, après avoir vu les flambeaux de notre sacro-sainte civilisation, étendards d’un empire de métal et d’orgueil, temples impies au culte de la modernité, tomber sous l’assaut du temps et de la nature, force primale, qui après s’être flétrie au contact de nos villes, les étreints de ses racines à la progression immuable. Après avoir vue ses veines et ses artères souillées par les trainées de pollution charriées vers les fleuves et les nappes souterraines, s’est mise à contempler narquoise les machines figées, gangrénées lentement par la rouille et l’humidité. Après avoir vu l’homme pulluler, souverain des terres qui l’ont bercé, élevé, et nourri, l’a vu sombrer dans un spasme final, porteur de ses pulsions autodestructrices, devenant sans même en être conscient, parasite d’un univers qu’il ne comprend plus.
Ses parents, rescapés des épidémies, et des vagues de pillages qui ont suivi le jour de la Chute, se sont installés, après une longue errance à travers les terres désolées du nord de la France, dans un petit village à la lisière de la forêt de Phalempin investi par une petite communauté ouverte, aux membres turnes comme emnus, vivant en autogestion et subvenant allégrement à ses besoins, la terre étant fertile, le gibier foisonnant dans la forêt, et l’eau potable accessible à travers plusieurs puits. Sans compter la présence de Ned, l’ancien vétérinaire, dans une fermette un peu à l’écart du village, reconvertie en hôpital de fortune.
La plupart des habitants sont d’anciens occupants des villes de la région, ou la survie est devenue ardue, les terres étant sur-polluées et imbibées des rejets industriels toxiques, les égouts ayant été contaminés et l’eau de pluie viciée, l’eau potable est devenue quasi-introuvable, et les denrées alimentaires souvent trop périmées pour être comestibles, bien que beaucoup se satisfassent des rats et du petit gibier qui abonde dans les jardins publiques et les rues réinvesties par la flore.
Marianne fut éduquée par sa mère, ancienne institutrice pieuse croyante, dotée d’un sens de l’observation particulièrement développé et d’une nature fort indulgente. Et protégée par son père, ancien skinhead alcoolique repenti, qui avait l’habitude avant la Chute de vivre de larcins divers, habitué au combat de rue, et rapidement adapté aux nouvelles conditions d’existence de l’Homme. Ils vivaient tout trois dans une des rares maisons 1930 encore debout, non loin du centre du village.
Sa mère lui enseignait la lecture et l’écriture, ces savoirs qui auraient du disparaître avec la mort presque totale de l’humanité, consciente sans l’être vraiment de la nécessité de sauvegarder cette part de l’Homme, parce qu'un jour, il faudra laisser un mot d'une importance capitale, ou en lire un, ou tout simplement pour avoir une chance de retrouver un minimum de connaissances pour continuer sa route.
En parallèle de quoi elle introduisait doucement des notions religieuses anciennes, déformées par une amnésie partielle et par le choc.
« -Marianne… Ne laisse jamais la peur ou la colère guider tes pensées, n’oublie jamais la grâce et la paix, la loyauté et la bonté que la Déesse a insufflée dans le cœur des Hommes. Certes, il arrive qu’en des temps difficiles, sous l’influence de facteurs extérieurs puissants, ceux-ci se détournent du chemin de la Déesse, et commettent des actes terribles. Mais le pardon est toujours possible, pour celui qui purifie son cœur, car la Déesse est miséricordieuse. Il peut arriver que les Hommes aient mal compris la Voie Véritable, comme ces pauvres nashens, qui ont défiguré la Déesse et lui ont donné ce nom étrange de « Laku ». Mais tu ne dois pas leur en vouloir car ils sont dans l’ignorance. Aie pitié de ces pauvres créatures, qui dans leur désespoir quittent le droit chemin.»
Disait-elle, avec des mots que les enfants ne sont pas sensés comprendre. Mais Marianne, bien qu’elle en saisissait le sens général, n’avait pas encore la faculté d’adhérer ou non à ces notions.
Le jour de son sixième anniversaire (notion abstraite n’ayant plus de sens que pour quelques communautés fondatrices), Marianne se réveilla en pleine nuit, ses grands yeux gris à l’iris noir écarquillés d’effroi. Ca n’était pas son premier cauchemar, car malgré le cocon protecteur dans lequel elle évoluait, elle craignait les ombres qu’elle voyait parfois s’agiter et sortir de terre à la tombée de la nuit quand son père l’emmenait voir le coucher de soleil à la tour de garde. Il arrivait également que des groupes de vagabonds et de pilleurs, suffisamment armés pour inquiéter la communauté, demandent l’accès au village, pour prélever un tribut en eau et nourriture, en menaçant de saccager les cultures, ou de détruire les puits extérieurs et les barricades. Et les rires malsains de ces parasites arrivaient parfois jusqu’aux oreilles de la fillette. Elle craignait également les « GROOUS », rugissements rauques et rocailleux, qui provenaient parfois du sous sol, dans les champs, créatures sub-terrestres, foreuses qui se déplaçaient toujours en groupe, creusant des galeries sous les Abris de fortune et les campements nocturnes, et surgissant la nuit dans un cliquètement chitineux, emprisonnant les dormeurs d’un formol injectés dans leur veines, et les menant jusqu’aux terriers sous terrains, pour pondre leurs milliers d’œufs dans leurs entrailles ouvertes.
Marianne resta éveillée, dans le noir, écoutant les battements frêles de son cœur, encore sous le choc des visions macabres de son cauchemar, quand subitement un cri déchirant perce les ténèbres, crispant tout les muscles de son corps.
Elle se leva discrètement de son lit miteux infesté de tiques, des gouttes de sueur glacées lui coulant dans le dos, et avança sur la pointe des pieds vers la chambre conjugale, d’où s’était échappé le cri.
Arrivée devant la porte, elle se penche, et regarde discrètement par l’embrasure de celle-ci… Au moment ou l’image effroyable s’imprime sur sa rétine, elle se fige de terreur : Une cohorte d’ombres mouvantes aux multiples petits yeux brillants, d’où émane un cliquètement insectoïde morbide, encercle le lit parental.
Un choc sourd se fait entendre. Black-out.
Réveil douloureux sur un des lits de Ned, au milieu de blessés… et des cadavres, empilés les uns sur les autres, au pied d’un lit inoccupé. Parmi eux, son père, reconnaissable uniquement par ses vêtements déchiquetés…
Quatre années passèrent, le temps effaçant les blessures du cœur plus rapidement que les blessures physique, tant les scènes de ce genre se multipliaient dans le village… Incursion d’insectes mutants, attaques de pillards, et même raids de branches radicalistes factionnaires, ces fous pour qui les convictions sur la nature inhumaine de l’ethnie post-humaine opposée à la leur, abstractions pures, idées impalpables et sans fondement rationnel, passent avant la vie…
Le nombre d’habitants a chuté du tiers, les uns périssant, les autres s’exilant, et ceux qui restaient étaient la proie d’épidémies en tout genre, pour la plupart issues de reliquats de souches mutantes des dernières pandémies de l’Avant, la proie des effondrements de bâtiments, la proie des animaux devenus de plus en plus sauvages et véhéments, s’introduisant fréquemment à l’intérieur de l’enceinte du village par des tunnels creusés dans la terre, la proie des autres humains à divers stades de folie… Plus que jamais, l’homme était devenu un loup pour l’homme.
Et un jour parmi ceux de ce 10ème printemps de Marianne, alors qu’elle était devenue prête à subir la fatalité de sa condition, et qu’elle avait acquise les bases de la survie, car qu’elle le veuille ou non, c’était tout ce qui restait à ceux qui n’ont pas eu la chance de mourir dans le bourbier du jour de la Chute… et qui avaient conservé un semblant de santé mentale… Alors qu’elle était résignée à donner son sang et ses tripes pour survivre quoi qu’il arrive, et mourir un jour proche, comme tout ceux qui s’étaient eux même condamnés à rester dans ce village, sa mère est venue la voir alors qu’elle était affairée au puit…
« Marianne… Viens avec moi, j’ai à te parler, c’est urgent… » La fillette acquiesce, noue une bandelette de tissu gris à la corde de remontée d’eau, pour signaler que le seau est plein, se relève, et suit sa mère sans dire mot, profitant de l’atmosphère parfumée par les fleurs de tilleul qui abondaient au village.
Au bout de quelques minutes de marche, elles arrivèrent devant la maison familiale. « Entre, Marianne… »
La petite fille avait appris à garder son sang froid, à ne pas s’émouvoir, à éviter d’être surprise, une seconde d’hésitation étant souvent mortelle… Mais là… Deux gros sacs de randonnée, aux bretelles renforcées de lanières souple, vieilles chambres à air de roues de vélo, bien dodus, deux bâtons de marche, l’un portant un morceau de tôle affuté en guise de lame grossière, et l’autre, plus petit doté d’un vieux guidon de vélo de ville équipé d’une lanière de cuir de taurus en guise de fronde géante.
« Tu l’as deviné… On s’en va. -Mais… -Tu sais très bien pourquoi… -… -Avant que l’on parte, il va falloir faire quelque chose de très important… Tu sais… comme je te l’ai toujours dit, les gens en arrivent parfois à recourir à des moyens extrêmes pour soulager leur peine… Car ils ne connaissent pas le chemin de la Déesse… Parfois, ils peuvent faire beaucoup de mal, sans se rendre compte de la gravité de leurs actes… Au village, il régnait une certaine paix, par nécessité, mais aussi parce qu’au fond de lui même, tout Homme est bon, et éprouve du plaisir dans la satisfaction de ceux qui l’entourent. Mais au dehors, il existe des âmes égarées, des gens qui portent une terrible souffrance dans leur cœur, et qui peuvent faire beaucoup de mal aux autres, en l’extériorisant, des gens qui se laissent entraîner par leurs envies primaires, générée par l’abandon du chemin de la Déesse, et la vue d’un chaos sans nom permanent, enfin, tu ne peux pas comprendre totalement, tu n’as jamais vue autre chose que les décombres… Mais malgré la paix du village, tu as bien vue comment les hommes nous regardaient moi et toi… Tu as bien vue comme ces êtres égarés se sont comportés… Et comme j’ai été incapable de les stopper quand, ivres, ils t’ont… attrapée… devant l’estaminet… Je ne veux pas qu’une telle scène se reproduise, ca aurait pu très mal tourner… Il y a des choses qu’un homme peut faire, qui blessent toute la vie, et je ne veux pas que cela t’arrive… »
Marianne, 10 ans, avait très bien compris ce que voulait dire sa mère, et accepta sans broncher la tonte de ses cheveux, et ses nouveaux habits… de petit garçon…
S’en suivirent 6 années rudes et dangereuses de vie nomade, parcourant la région, se tenant très à l’écart et n’approchant sous aucun prétexte les avant postes fondateurs, évitant ceux des nashens un peu trop enclins à sortir les armes, vivant dans la peur constante et viscérale des groupes de bandits, de mercenaires, de fanatiques, de négriers, ou de dégénérés cannibales…
Durant cette période, Marianne vit, et s’habitua à des décors macabres et des scènes effroyables, la folie guettant constamment dans un repli d’ombre de sa conscience… Familles entières pendues de désespoir dans les logements sociaux, HLM de 2060, messages de détresse implorants sur les murs effrités des maisons, restes d’un campement à l’odeur âcre, un bras à demi entamé au milieu d’un tas abondant d’os humains, groupes d’orphelins poussés aux pires atrocités par la faim… Jamais elle n’oublierait ce garçon agonisant, qu’elle a vu mourir sur un tas de déchets, un morceau de sa propre cuisse entre les dents, le corps mutilé de façon abominable, les yeux rongés par les larmes, la soif l’ayant poussé à boire l’eau acide des pluies, tombée dans une vieille batterie au couvercle éventré… Et les ombres…. Chaque nuit, la peur des ombres qui s’agitaient aux abords des routes, obligeant à des nuits courtes et des mesures de discrétion drastiques. Marianne perdait chaque jour un peu plus foi en cette prétendue Déesse, qui ne pouvait être qu’inexistante, ou profondément sadique. L’horreur du monde alimentait le dégoût qu’avait Marianne pour celui-ci, cette aversion affaiblissant elle-même sa résistance au baiser tentateur de la folie. Mais pourtant, si le monde lui répugnait, les hommes eux, ne lui inspiraient que peine et compassion, surtout depuis cette nuit, à l’âge de 13 ans, où sa mère lui raconta comment elle avait vu le jour, dans le sang et les larmes, quand son violeur de père laissa émerger les pulsions les plus viles et animales qui habitaient son cœur, et ce, avant même le Jour Maudit. Et où elle lui raconta comment, après celui-ci, son père avait radicalement changé en même temps que la couleur de ses yeux. Comment il était devenu la seule garantie de survie de cette femme déshonorée qu’était la mère de Marianne, puis comment il l’avait chérie et aimée, dans un regret et une amertume profonde, cherchant à tout prix à se racheter en sachant qu’il ne le pourrait jamais complètement. Et comment cet homme, passé de violeur à mari et père, avait sacrifié sa vie pour les protéger toutes deux le jour de ses 6 ans. Si ne serait ce qu’un seul homme aussi pourri et corrompu avait à ce point changé, un seul, il ne faisait aucun doute que TOUS le pouvaient, Déesse ou pas Déesse.
A 16 ans, Marianne était devenue une jeune femme parfaitement adaptée au mode de vie vagabond, s’inspirant des animaux pour développer de nouveaux modes de déplacement furtif et de camouflage, maitrisant les techniques primaires de soins légers, et connaissant certaines astuces, comme le fait d’entourer ses bottes de bandelettes de cuir ou de tissu jusqu’aux mollets, le fait de renforcer les genoux et les coudes de scotch épais, les points d’eau non-contaminés, les méthodes de chasse, l’usage de certaines plantes, ou de glandes animales pour tromper les insectes géants, dont le sens principal est la perception des phéromones…
Sa mère cependant, comme beaucoup de ceux qui avaient connu cette période d’opulence qui était l’Avant, ne cessait de s’y raccrocher, voyant avec regret à quel point beaucoup de jeunes s’en désintéressaient, vivant dans l’instant présent et l’anticipation de l’avenir. Et la rudesse de la survie commençait à user profondément son corps devenu inadapté.
Un jour un peu plus calme que la moyenne, alors que les deux travesties avaient trouvées refuge à l’entrée d’une ancienne galerie de mine, débouchée en partie dans une tentative passée d’aménagement troglodyte, une forme trapue et grossièrement humaine fit son apparition dans la zone polluée des terrils, à quelques centaines de mètres de l’abri, et après quelques pas titubant, tomba dans la poussière.
Marianne saisit rapidement sa fronde-guidon de vélo, conservée toutes ces années, ramassa un morceau de schiste, abondant dans cette zone, et, gardant son sang froid, vise la petite forme en s’approchant silencieusement.
« -Mon…Monsieur ? » Marianne arme son arme et recule.
« -J’ai…J’ai froid… et faim … pitié… j’vous donne tout ce que j’ai, me tuez pas m’sieur… je vous avais pas vu… » Marianne ne répond pas, la poussière de charbon l’empêchant de moduler correctement sa voix dans les tons graves, mais observe les mains, puis le visage, couvert d’une capuche trop grande, du petit garçon.
Une telle feinte était trop évidente, si elle baissait sa garde alors…
« -C’dans l’sac, j’vous en prie, me tuez pas… »
Marianne regarde aux alentours, tâte le sac de sa botte, et sent le relief d’une bouteille de plastique. Elle s’éloigne rapidement, et retourne à l’abri, guettant les alentours et prête à tout moment à fuir, ou parer une attaque si c’était inévitable.
« Un gosse, les mains pas trop crades, aucun symptôme de maladie, mais le visage livide, affamé, il semble avoir à boire par contre, j’attends encore 2 jours, trop risqué… -Ce pauvre enfant a besoin de secours… Il ne tiendra pas la nuit avec ce froid… -On a failli mourir une fois à cause de ca… Et tu m’a faite promettre de ne plus nous laisser faire la même erreur… 2 jours, si d’ici là, aucun autre humain se pointe, on ira le chercher. »
C’est ainsi que deux jours plus tard, à demi inconscient, Thomas fut sauvé d’une mort certaine.
Mais ca n’est pas pour autant qu’il apprit la nature féminine de ses sauveuses, ou qu’il avait leur confiance… En réalité, il n’avait droit qu’a la seule nourriture qu’on lui donnait, n’avait pas le droit de les toucher elles, la nourriture, les armes, ou les outils, à cause des risques potentiels (maladies, vol, attaque…) , et bien qu’il ne portât pas d’armes, il fut ligoté chaque nuit de la première semaine qu’il passa en compagnie des travesties.
Ensuite, il fut décidé de lever le camp, mais la mère de Marianne s’évanouit le jour du départ, terrassée par les douleurs d’une maladie inconnue.
Le troisième jour de la deuxième semaine, Thomas disparu, sans doute terrifié à l’idée d’attraper cette maladie qui faisait hurler de douleur ceux qui la portaient.
Quatre jours plus tard, un homme le tenant en laisse apparu au refuge, profitant du demi-coma de la femme mourante, et de l’absence journalière de Marianne, partie chercher des plantes pour soulager les souffrances de sa mère, pour voler le peu de provisions qui restaient, et saccager les maigres protections érigées contre le vent et le froid. En rentrant, Marianne fut prise de rage et de haine, et hurla de désespoir devant le spectacle de l’abri précaire dévasté. « Mar… *koff* *koff* Marianne… -Maman ! La Déesse soit louée, ils ne t’a rien fait, ce putain de mioche…. JE VAIS LE TUER ! -N…Non… Marianne… *koff* *koff* » Les traits du visage de la jeune fille passèrent de la rage à la tristesse. « Ne parle pas… reste tranquille, repose toi… Maman… je t’ai amenée de quoi guérir ! » Mais toutes deux avaient comprises que la mort ne tarderait pas à poindre. « Marianne… Il faut que tu me promettes… *koff* *koff* » Mais elle fut prise de convulsions, et mourut en serrant le poignet de sa fille dans sa main décharnée, tentative ultime de se « raccrocher à la vie » au sens littéral...
« Maman… »
Les yeux gris de l’orpheline Turne se ternirent, un air impassible et placide se gravant sur son visage devenu inexpressif…
Depuis ce jour, pour ne pas oublier ce qu’il s’était passé, pour ne pas laisser la naïveté et les belles paroles la bercer dans un monde illusoire, la marque des doigts de sa mère sur son poignet resterait à jamais gravée dans ses chaires
FIN
Encore une fois nulle signature, car nul doute que le simple fait de voir vos œuvres dans l'honorable Griffe du Mortifère vous suffit amplement. Mais du haut de ma grande bonté j'ai décidé de leur offrir encore plus ! L'un d'eux trois se verra le grand honneur de recevoir mon arc, et ce dernier sera choisi par vous, oui vous honorables lecteurs ! Afin que vous puissiez choisir judicieusement la durée du vote est fixée à deux semaines, votez avec parcimonie, mais surtout bonne lecture !
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